Petite philosophie appliquée à la gauche, et aux gaulois

J’approuve sans réserve le combat progressiste, dont la grande vertu fût d’améliorer le sort des travailleurs depuis deux siècles. Pourtant je lui découvre aujourd’hui (seulement ?) des failles dans la pratique de son sacerdoce.

Dans sa noble croisade pour la défense du travailleur, la gauche occulte deux réalités fondamentales difficilement compatibles avec son corpus idéologique, à savoir la condition humaine d’une part, et la nature humaine de l’autre.

La condition humaine rappelle quotidiennement aux esprits les plus lucides que nous, humains, sommes des animaux intelligents, certes, mais toujours assujettis aux impitoyables lois de la Nature.

Pré-historiquement, les règles étaient globalement simples : tu chasses : tu manges. Tu te bas : tu survies, peut-être, à tes concurrents et prédateurs. On pourrait tenir le même type de discours pour le toit, les vêtements, etc… En quelques milliers d’années, le regroupement et la coopération des individus ont décuplé leurs pouvoirs et leurs savoirs, jusqu’à les extraire de cette fragilité primitive.

La société moderne actuelle, fruit de cette longue évolution, a progressivement crée une multitude de filtres protecteurs entre notre individualité et les lois de la Nature, filtres dont nous n’avons même plus conscience tant ils nous semblent couler de source et avoir toujours existé.

Le supermarché a remplacé la chasse, l’immeuble a supplanté la grotte, la médecine, presqu’à notre insu, nous a sauvé mille et une fois de la mort avec un simple comprimé avalé sans y penser…

Nous ne les voyons plus, nous ne les ressentons plus, pourtant nous sommes toujours soumis à des lois implacables, les mêmes qui continuent à régir le monde animal.

La seule différence, énorme et trompeuse, tient désormais à ce que ces lois ne pèsent plus directement sur l’individu, mais sur la collectivité protectrice.

Aujourd’hui en France, une femme blessée ne mourra pas abandonnée dans la rue, un homme qui a faim sera pris en charge par des services sociaux, et c’est évidemment très bien ainsi.

Quel rapport avec la gauche me direz-vous ? Et bien contrairement à ce que son discours tend à nous faire croire à longueur d’année, les amortisseurs sociaux, les filtres protecteurs couteux dont nous bénéficions ne sont ni une évidence, ni un dû incontournable. Ils n’existent et ne sont possibles dans notre modèle socio-économique que par la création récurrente de richesses. Qu’elles viennent à disparaitre, et les filtres protecteurs s’évanouiront rapidement, nous laissant à nouveau en prise directe avec Mère Nature et sa cruauté. Ce ne sera pas forcément et tout de suite un retour à l’âge de pierre, bien sûr, mais plutôt une société sur le déclin, incapable par exemple d’assurer la sécurité, les services publics, ou encore le paiement de ses pensions de retraites. Et s’enfoncer encore d’un ou deux crans dans ce déclin nous amènerait peut-être même à fricoter avec le chaos…

La gauche, enfermée dans ses nobles idées, a fini par perdre de vue cette évidence : créer d’abord de la richesse, pour redistribuer ensuite ce qu’il y a à redistribuer. La protection et l’humanisme ont phagocyté son logiciel programmatique, reléguant la donnée financière dans les terres de l’immoralité. C’est une erreur majeure et grave…

Alors je pointe une défaillance dogmatique de la gauche, certes, mais il serait juste de considérer plus largement le modèle social français. Car cela fait 50 ans que nos gouvernements, de droite comme de gauche, sont incapables de présenter un budget à l’équilibre. Nous, gaulois, sommes depuis bien longtemps abreuvés aux mamelles très généreuses de l’Etat-Providence, perçues comme un dû évident. La pression de notre inconscient collectif est telle sur le sujet, qu’il est objectivement difficile aux politiques, même les plus éclairés sur le sujet, d’aller à l’encontre de ce tropisme national.

J’entends d’ici les cris indignés de certains. Pourtant ce n’est ni une analyse politisée, ni un texte partisan qui prône la réduction des aides sociales. Je décris simplement une réalité que certains ne perçoivent pas ou plus, incapables qu’ils sont de s’extraire de notre bulle sociétale afin de la regarder pour une fois « de l’extérieur », et pas seulement « de l’intérieur ».

Les âmes généreuses vous diront qu’il suffit d’adapter nos financements, et donc nos prélèvements, à nos objectifs redistributifs.

La chose n’est hélas pas aussi simple, car ce serait occulter le deuxième angle mort de la doxa progressiste : notre nature humaine.

Quelle est son essence ? Qu’est-ce qui la caractérise le mieux ?

Les plus beaux esprits ont longuement disserté sur le sujet, échafaudant de puissantes et complexes mécaniques intellectuelles. Est-ce mon intelligence limitée ?  Toujours est-il que je m’inscris en faux sur cette vision et considère que les vérités les plus « vraies » et essentielles sont les plus limpides à appréhender et énoncer. Le reste, pour aussi brillant qu’il soit, n’étant que branlette intellectuelle pour se faire plaisir (provocation totalement gratuite, d’accord, mais non dénuée d’un fond de vérité 😉

 Donc à la question de la quintessence de notre essence, de ce qui nous caractérise le mieux au bout du bout de la réflexion synthétique, je dirais que nous, humains, avons une aptitude au Bien, et une propension au Mal, les deux pris dans une acception très large. La première caractéristique est liée à notre conscience et notre sens empathique, la deuxième nait d’une pression environnementale génératrice d’un égoïsme de nécessité, qui se teinte à l’occasion d’une bonne dose de cette méchanceté innée que nous procure notre intelligence.

Une théorie limpide parce qu’aussi compréhensible intellectuellement qu’intuitivement. Sa fausse simplicité masque une vraie densité qui explique, entre autres et au hasard, notre passé d’esclavagiste, puis d’exploiteur capitaliste quand l’esclavagisme s’est wokisé avant l’heure. Elle nous éclaire autant sur nos petites mesquineries quotidiennes que sur nos meurtres et guerres les plus sordides. Elle nous rassure aussi à l’occasion sur notre grandeur d’âme, avec la Sécurité Sociale, la Croix Rouge, Mère Thérésa, Ghandi…

Nous, humains, sommes donc altruistes, prêteurs, partageurs, coopérants, mais dans une certaine mesure seulement, telle est la triste vérité. C’est un trait comportemental assez largement répandu dans l’espèce humaine : les vertus s’effritent lorsque les exigences de la collectivité empiètent trop sur les intérêts personnels de l’individu. Le jour maudit qui verrait le chaos déferler brutalement sur Terre via une météorite ou un volcan par exemple volcan signerait aussi le retour au premier plan des égoïsmes et des cruautés les plus féroces.

Mais restons optimistes, et considérons cela dans notre banal environnement socio-économique. Bien avant le cas extrême d’un quelconque accident à caractère apocalyptique, une société dont la politique fiscale serait simplement considérée, à tort ou à raison, comme trop confiscatoire s’exposerait à terme à des effets néfastes, les individus qui ne seraient pas découragés d’entreprendre cherchant à se soustraire par tout moyen légaux ou illégaux à cette pression, quand ils ne quitteraient pas tout simplement le pays..

Nous vivons déjà dans ce cercle vicieux aujourd’hui. La pression fiscale nécessaire à notre redistribution, même diminuée ces dernières années, altère notre compétitivité économique. Nous ne produisons pas assez de richesses pour financer de façon pérenne le niveau de redistribution souhaité en France. Seul le recours massif à l’emprunt nous le permet, mais pour combien de temps encore ?  L’échelle de temps d’une nation n’est pas du tout l’échelle de temps d’un individu. La dégradation économique et sociale d’un pays comme la France est bien plus difficile à percevoir à hauteur d’homme que celle d’un ménage qui vit sur un salaire modeste et s’endette jusqu’à la gorge. La plupart des Français ne la perçoit pas, mais pourtant nous vivons bien cette dégradation, qui a récemment mené la Grèce ou l’Espagne à prendre des mesures aussi drastiques que douloureuses pour sa population….

Nous touchons là au nœud Gordien de la Gauche en particulier, et des Gaulois en général. A raisonner uniquement sur « ce qui doit être fait », et pas sur « ce qui peut être fait », nous creusons gentiment notre tombe économique…Et c’est comme cela que des idées nobles et généreuses, au lieu d’enfanter leurs idéaux intrinsèques, n’accoucheront un jour que du pire. Il faut certes continuer à lutter contre nos penchants égoïstes, mais sans ériger non plus nos valeurs morales et nos grands idéaux sur des piédestaux indéboulonnables, sous peine d’obtenir des effets inverses à ceux recherchés.

La vilaine conclusion de tout cela, puisqu’il en faut bien une avec moi, c’est que notre système économique mondial, tel qu’il s’est bâti à partir des traits de caractère dominants dans la population humaine, n’est pas fait pour assurer le bonheur matériel de chacun, mais juste le moins de misère possible au plus grand nombre. Une vérité aussi inconcevable qu’inacceptable pour nombre d’entre nous.

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